Principe d’incertitude

Le matin, Fernanda commence par boire un café double ou un jus d’orange dans l’un des quatre Starbucks café de Leeds. Elle lit peut-être un de ces romans de poche qui lui ont coûté six livres, ou feuillette le journal, qu’elle achète presque tous les jours, à moins qu’elle ne boive d’un trait le verre d’eau servi avec le café pour faire passer une aspirine certains matins. Elle en achète un tube de temps en temps, toujours dans la même pharmacie. Une fois par mois elle paie quarante livres de téléphone fixe et mobile, vingt-cinq livres pour le câble et pour la connexion internet haut débit. En eau, gaz et électricité, cinquante livres au total. Elle ne paie pas de loyer parce qu’elle habite dans un appartement que lui a prêté une amie partie «pour un an, peut-être deux » en Italie. Elle achète des livres, une fois par semaine, généralement le mardi matin, le jeudi après-midi ou, beaucoup plus rarement, le samedi. Elle fait toujours ses courses dans le même supermarché, une fois par semaine ou tous les dix jours. Au total cela ne représente pas beaucoup plus que ce qu’elle dépensait à Buenos Aires quand elle vivait seule, au milieu de la dernière décennie. Les cartes téléphoniques internationales à cinq livres, elle les dépense en général en un seul coup de fil. Elle mange dehors une fois par jour, soit le midi soit le soir. Elle se déplace rarement en bus et achète très peu de vêtements, mais prend de temps en temps le train pour Londres et là-bas, c’est cinéma, concert, bars, chambre dans un hôtel trois étoiles, parfois c’est une chambre double, billet de métro pour Victoria Station et un café ou deux avant de reprendre le train. Ou bien juste un taxi quand elle est en retard, or Fernanda est presque toujours en retard quand elle a un train, un avion ou un bus à prendre.
Lekman range les factures qu’elle lui envoie tous les mois par courrier. Il renverse tous les petits papiers sur la grande table du salon qu’il utilise à peine désormais, les retourne puis les regroupe, d’abord par jour, il fait trois longues rangées de dix jours chacune, puis par catégorie: « logement », « nourriture », « dépenses personnelles » et « matériel de recherche ». Il colle une ou deux factures sur des feuilles A4 qu’il perfore ensuite, inscrit à côté de chacune le total en dollars, puis les additionne, total par rubrique, total du mois, même chose en pesos, et range chacune des feuilles dans l’un des quatre dossiers, un par catégorie, qu’il doit présenter avant le vingt de chaque mois à la fondation britannique qui a accordé à Fernanda une bourse d’un an renouvelable un an. Avec le temps il a pris l’habitude de le faire en pensant à autre chose, un tableau à terminer, le repas de ce soir, ou quelle forme donner à telle image, la petite révélation qu’il a eue la veille à la campagne en voyant une poule perchée en haut d’un escalier contre le mur de la maison, la lumière d’août d’un coucher de soleil hivernal.
Il prépare tout cela sans vraiment y prêter attention, afin de se poser de moins en moins de questions sur la signification de certains des reçus. Un mélange de surprise, d’indignation et de douleur, voilà ce qu’il éprouvait au début, d’ailleurs il lui arrive encore, de temps à autre, de ressentir un pincement, surtout lorsqu’il se dit que cela ne ressemble pas à de la négligence, on dirait plutôt qu’elle veut qu’il apprenne certaines choses, comme ces voyages à Londres, ou ce qu’elle achète au supermarché, la boîte de préservatifs de douze unités – des Durex, deux livres quinze – qu’il a découverte il y a quelque temps sur un ticket au milieu d’une longue énumération de produits innocents: des brocolis surgelés, du café guatémaltèque, du dentifrice et trois bouteilles d’eau gazeuse. Mais Fernanda n’a jamais rien dit à ce sujet, et Lekman n’avait trouvé ni le moment ni les mots pour la questionner.
Une petite amie du lycée lui disait qu’il était timide parce qu’il était né en Norvège. La famille de Lekman était arrivée en pleine dictature. Il était encore tout petit quand son père avait été affecté à la filiale locale d’une banque française. Juana avait été la première et unique petite amie de son adolescence. Ils étaient restés ensemble un an, exactement: elle l’avait quitté la veille de leur premier anniversaire. À l’exception des mois qui suivirent, la plupart du temps la solitude avait été un choix de Lekman. Malgré cela, ou peut-être justement pour cela, il avait attiré les femmes depuis son plus jeune âge. Ses gènes scandinaves lui avaient valu une croissance précoce et à quatorze ans, avec son mètre soixante-quinze et ses bras puissants il en faisait déjà vingt.
Son premier baiser, il l’avait donné à la mère d’un ami un soir où il avait dormi chez lui. Il était allé à la cuisine manger un morceau en cachette et l’avait trouvée pieds nus, en nuisette, la porte du frigo ouverte. Ses lèvres étaient fraîches, comme si elle venait de boire de l’eau au goulot de la carafe, et légèrement sucrées. Au réveil, il fut paniqué à l’idée de provoquer un scandale. Puis il ne pensa plus qu’à ce qu’il ferait lorsqu’il se retrouverait avec elle, mais il n’en eut pas l’occasion, et peu de temps après il commença à sortir avec Juana. Ce qui lui plaisait, plus que ses traits nordiques, c’était l’entendre chanter et jouer de la guitare. À part Juana, seuls l’entendirent les rares amis du lycée qui allaient chez lui, et parmi eux celui dont il avait embrassé la mère. Ils lui dirent qu’ils aimaient bien sa musique même s’ils la trouvaient un peu bizarre.
Lekman fit deux ans de droit puis se rendit compte qu’il ne voulait être ni avocat ni musicien. En Norvège, peut-être, mais pas ici : il voulait dessiner ou peindre. Il s’inscrivit à un atelier. Au bout d’un an il laissa tomber la faculté tout en gardant son travail et commença à prendre des cours particuliers avec un maître prestigieux. Une année passa encore, et il travaillait de moins en moins au bureau. Tout le monde fut satisfait de sa première participation à une exposition collective et les critiques dirent de son oeuvre quelque chose qu’il ne comprit pas mais qui lui sembla être un éloge.
Il quitta son maître le jour où, alors qu’il arrivait à son atelier à l’heure du cours, il le trouva en caleçon en train d’arpenter la pièce d’un mur à l’autre tout en déroulant une énorme pelote de laine rouge, sa poitrine frôlant les lattes du plancher, les yeux rivés sur l’extrémité du fil. Il rencontra plusieurs professeurs: aucun ne lui convenait tout à fait, il se trouvait à un moment de sa formation trop délicat pour tout recommencer avec quelqu’un d’autre, mieux valait se lancer seul ou tenter sa chance ailleurs, changer d’air, lui dit un de ceux qu’il avait consulté en lui tendant la main en signe d’au revoir.
Il envoya des reproductions de ses meilleurs travaux dans des instituts de divers pays, mais ne reçut aucune réponse, sauf d’une école portugaise où il ne se souvenait pas d’avoir postulé. Il décida de démissionner du poste que son père lui avait obtenu dans la banque française, de s’enfermer pour peindre et de vivre d’illustrations que lui commandait sporadiquement une maison d’édition pour enfants. Et sans qu’il sût pourquoi, chaque fois qu’il voyait son père, celui-ci revoyait son fils dans son uniforme de collégien, assis dans l’un des fauteuils en velours de l’auditorium. C’est que l’artiste doit se lever alors même qu’il est confortablement installé, Lekman sans exception. Mais il est possible qu’au moment où tu voudras te rasseoir, la chaise ne soit plus au même endroit, répondait son père, car la terre tourne, et alors tu devras attendre debout, comme un idiot, jusqu’à la mort.
Six mois plus tard il participa pour la deuxième fois à une exposition collective. Ce qui compte, au début, ce n’est pas de vendre, ce sont les échos, c’est pourquoi la présentation est aussi importante que l’œuvre elle-même, lui dit un critique. Ce mois-là il vendit un tableau, son père lui en acheta un deuxième, et il reçut un mail d’une certaine Fernanda López, une journaliste qui voulait l’interviewer.
À présent Lekman est beaucoup moins naïf, les années ont passé. Malgré tout, chaque fois qu’il se remémore ces conversations avec son père il est attendri – à l’époque, ces paroles avaient aiguisé son courage et lui avaient permis de lui tenir tête, d’insuffler une dimension épique à des décisions qu’il n’aurait sans cela pas eu la force de prendre – à vrai dire, cela fait longtemps que, sans être devenu tout à fait cynique, il a fini par céder et par adopter le jargon et les attitudes de l’art contemporain, lesquels lui ont pour la plupart été inculqués par Fernanda, elle qui désormais lui écrit et l’appelle peu, une fois tous les quinze jours, mais quand ils se parlent ils restent au moins une demie-heure au téléphone, surtout le dimanche après-midi, à Leeds il est minuit. Ces dimanches où elle rentre de Londres, comme les reçus le lui confirment ensuite. Elle doit ressentir ce mélange de culpabilité et de vide, cela lui arrive à lui aussi.

Pour combler un silence Fernanda s’assure qu’il a bien reçu les papiers et lui demande d’être gentil, de ne pas oublier de les remettre à temps pour qu’on lui avance les frais du mois suivant. Il lui répond de ne pas s’inquiéter, c’est un travail ennuyeux mais il aime bien les tâches mécaniques, qui lui évitent d’avoir à penser, ça fait du bien quand on a passé des jours enfermé à travailler, « ça me change les idées ». Comme d’aller à la campagne : la route déserte, droite, à cent quarante. Elle demande s’il n’a pas repris la cigarette, et il ment en disant que non. Et Lekman lui raconte qu’il vient de gagner une bourse pour se consacrer à un projet de six mois, il y croit, même s’il ne sait pas encore quoi faire exactement. Elle lui demande de lui envoyer des esquisses par mail sitôt qu’il en aura, et de ne pas oublier – s’il te plaît – ce texte qui ouvrait le catalogue de sa première exposition collective parrainée par une multinationale, elle va sûrement lui être très utile pour son mémoire. Il dit oui, pourtant il ne l’envoie jamais, et ils se disent au revoir: parfois l’un des deux dit « je t’aime »et l’autre « moi aussi », parfois l’un des deux le dit et l’autre ne répond rien, et parfois ni l’un ni l’autre ne dit rien.
Il doit remettre les dossiers le lundi matin et c’est à peine s’il a ouvert l’enveloppe en papier kraft en provenance de Grande-Bretagne posée sur la table du salon. Et pour la première fois il se demande pourquoi c’est lui qui fait tout cela. Mais il l’avait promis à Fernanda, et de surcroît elle n’avait personne d’autre, alors mieux vaut finir le plus vite possible. Il essaie de se concentrer et de réfléchir à un nouveau système ou procédé pour les ordonner. Le vendredi il se réveille toujours tôt à la campagne et quand il rentre, après un déjeuner léger de quinze pesos eau minérale comprise dans un grill sur la route, quatre-vingt dix pesos d’essence et quatre pesos vingt de péage, il est fatigué. Et si en plus il reste chez lui tout seul, les choses peuvent se compliquer. Et s’il sort avec des amis, ils finissent tous par boire du whisky ou du vin autour d’une table et par aller l’un après l’autre aux toilettes, tous parlent sauf lui, ils ne peuvent plus s’arrêter de parler et Lekman finit par s’endormir, dodeline de la tête, se réveille en sursaut, ses amis rient, rient très fort, et il leur demande de l’excuser: il s’est levé à sept heures du matin, il a fait de la route et a sommeil.
Il est loin d’avoir terminé, et de plus les trous dans les rangées de factures sont autant de jours où Fernanda disparaît. Parfois cela l’inquiète, parfois il se console en se disant que s’il n’y a pas de reçus c’est qu’il n’y a pas de dépenses, et que s’il n’y a pas de dépenses c’est parce qu’elle est restée à l’appartement. Il y a des jours où Fernanda va au cinéma et regarde deux films de suite, parce qu’à Leeds certains petits cinémas programment des films différents selon l’heure. Ou bien elle va au supermarché et achète de tout et revient un quart d’heure plus tard acheter quelque chose qu’elle a oublié. C’est curieux, pense Lekman certains après-midi, malgré la distance, il est mieux informé aujourd’hui de ce qu’elle fait que lorsqu’ils vivaient ensemble. Et d’après ce qu’il peut en déduire, elle n’avance guère dans la thèse qui lui vaut sa bourse. Elle est aussi dispersée que lui ici, qui est sur la liste pour exposer dans une galerie importante à la fin de l’année, une exposition individuelle, et cette bourse, qui l’eut cru, et son champs en friche.
Jusqu’à l’année précédente il était inondé et plutôt qu’un champ c’était une lagune de mille cinq cents hectares avec une frange sèche de paturâge près de la clôture le long de la route. Et puis un entrepreneur de province avait surgi du néant pour proposer de le louer au père de Lekman. Il voulait exploiter la lagune, monter un club de pêche, construire un quai, planter des arbres et des parasols, semer des poissons, installer des barbecues et apporter quelques barques. Il paya dix loyers rubis sur l’ongle, mais un lundi midi on se rendit compte qu’il y avait des problèmes et avant la fn de l’année et du contrat, la lagune s’était asséchée et le club avait fermé.
C’est à cette époque que Fernanda avait décidé de partir pour l’Angleterre terminer sa thèse de doctorat, une étude comparée d’un peintre britannique et de quatre jeunes artistes de pays émergents. Aucun des cinq n’était né dans le pays où il résidait. Ils avaient émigré dans leur enfance et, pour une raison mystérieuse, produisaient une oeuvre bien plus radicale que les autres artistes de ces pays, ou quelque chose comme ça, Lekman n’avait jamais vraiment compris la démarche, ni d’ailleurs la plupart des autres articles que Fernanda avait publiés au cours de ces deux dernières années qu’ils avaient vécues ensemble.
Le Britannique était né en Turquie, avait émigré à neuf ans; il avait participé à des expositions à NewYork et Amsterdam, ainsi qu’une petite rétrospective au musée d’art contemporain de son Istamboul natale. C’est l’un des rares artistes vivants qu’admire Lekman. C’est lui qui avait fait découvrir son oeuvre à Fernanda, après lui en avoir parlé pendant des soirées entières, au cours d’un voyage en Europe peu après qu’ils se soient installés ensemble. L’Argentin n’est autre que Lekman. Comme lui, les trois autres débutent à peine leur carrière, « je préfère les artistes moins célèbres, vierges de toute exploration universitaire », disait Fernanda, et Lekman ne pouvait réprimer un léger frisson chaque fois qu’il l’entendait prononcer ces paroles.
Au début il considéra les choses dans les termes où elle les lui avait présentées: il avait bien plus à gagner que les autres, et surtout plus que l’Anglais, c’est-à-dire le Turc, qui était déjà assez reconnu. En d’autres termes, la comparaison allait être flatteuse pour son oeuvre. Il pensa qu’il n’y avait que son père pour employer ce terme. Il mit plusieurs mois à comprendre que le Turc anglais habitait probablement à Leeds ou à Londres. C’est la deuxième révélation du jour, ce vendredi après-midi tandis qu’il regarde par la fenêtre en préparant du café avec les restes qu’il a trouvés dans le réfrigérateur.
Il l’imagine le regard perdu, ce soir même, après avoir soupé un menu pour une personne avec une demi-pinte de bière (cinq livres quatre-vingt-dix) dans une chaîne de pizzeria comme elle le fait presque tous les vendredi soir quand elle ne va pas à Londres, tandis qu’au même moment, dans la cuisine, en plein après-midi, il se prépare un café, les factures éparpillées sur la table du salon. Pour les préservatifs, bien sûr, il comprend. Lui aussi en achète encore de temps en temps, pas par douze, certes, mais par boîtes de trois. Ce qui le chiffonne, ce sont ces voyages à Londres. Mettons qu’elle y aille avec le Turc britannique. Cela doit être intéressant, c’est certain, même lui aimerait. Mais pourquoi toujours Londres, et jamais une autre ville? Ou l’Ecosse? Et de toute façon, il ne voit pas le rapport avec un doctorat en arts comparés, ni comment il se fait que les gens de la fondation, qui sont si pointilleux avec les factures, ne s’en étonnent pas.
Il regarde le jour précédent et le jour suivant, ouvre le réfrigérateur et y trouve des sacs plastique vides, des bouteilles vides, un pot de confiture ouvert. La seule chose qui puisse le sauver ce soir, c’est de remplir son réfrigérateur et de manger en quantité. Sur le chemin du supermarché il tombe sur l’affiche d’un film américain qui vient de sortir et que Fernanda a déjà vu il y a plusieurs mois, il se souvient du billet de couleur orange sur lequel était imprimé le titre du film. Il croise aussi une fille portant le tee-shirt d’un groupe anglais et, sans s’expliquer pourquoi, se dit que les peintres qui vivent en Angleterre le portent sûrement mieux que les Argentins, comme c’est presque toujours le cas avec avec les groupes de rock.
Il achète des produits frais et des conserves. Certaines marques ressemblent à celles de là-bas, pas autant qu’avant, mais malgré tout beaucoup sont identiques, sauf les produits ménagers. Il achète deux bouteilles de bière et deux d’eau minérale et, pendant un instant, pense à ses factures à lui : bars, peinture, toiles, essence, péage, tickets de caisse que la caissière du supermarché, qui est chinoise, ou coréenne ou japonaise, met dans sa main avec la monnaie, puis elle se regarde les ongles comme si leur vernis s’écaillait au contact des pièces. Lekman compte les sacs – il y en a beaucoup – et demande s’il peut être livré à domicile. La caissière acquiesce tout en tirant une liasse de billets de cent pesos de la poche intérieure de son blouson, ou de son corsage, il ne voit pas bien, pour ranger les deux qu’il vient de lui donner, et crie en japonais, coréen ou chinois, et de la porte du fond sort un type qui pourrait bien être son cousin éloigné ou une espèce d’esclave, met les sacs dans le chariot et attend.
L’idée de parcourir trois pâtés de maison côte à côte avec un inconnu le met mal-à-l’aise dans un premier temps. Il se met à marcher quelques mètres devant lui, à pas pressés, en l’ignorant. Il n’arrive pas à deviner s’il vient d’arriver dans le pays ou s’il y vit déjà depuis plusieurs années, toujours enfermé dans le hangar du fond. S’il n’en sort que pour faire les livraisons et s’il ne connaît que cette partie de la ville, qui doit être presque un rêve, l’interruption de son obscur monde de l’entrepôt où il range la nourriture, sur le lit superposé en pin où il reste allongé pendant des heures à pleurer ses moussons.

À présent ils marchent sur le trottoir abîmé d’une avenue où passent des bus en klaxonnant. Lekman regarde derrière lui au moment de tourner pour s’assurer que l’autre le suit toujours. Et il se demande, d’abord par ennui, puis avec une perversité inédite, jusqu’où cet homme serait capable de le suivre et qui, à en juger par sa façon de marcher, tirait certainement, sur sa terre natale, l’une de ces voitures à traction humaine qui transportent des gens à l’arrière, sous un parasol. À quel moment finirait-il par lui dire quelque chose, dans combien de pâtés de maison? Jusqu’où pourrait le conduire, littéralement, sa servilité, et que lui dirait-il alors, dans quelle langue? Lâcherait-il le chariot et une insulte qu’il ne comprendrait pas et retournerait-il au supermarché, ou essaierait-il de le frapper? Ou bien peut-être qu’incapable de rentrer il serait perdu, errant dans le quartier, halluciné dans une ville inconnue? Peut-être finira-t-il ainsi par se retrouver dans un autre supermarché oriental où on le comprendra et où on le reconduira dans le sien, à moins qu’il ne reste dans celui-ci, qui est peut-être mieux que l’actuel, qui sait s’il n’y a pas, en plus du hangar, une petite cour intérieure, et des lits qui ne sont pas superposés, et s’il ne retrouvera pas un cousin qui est venu dans le pays avec un autre arrivage.
Lekman commence à ressentir une excitation presque enfantine, comme si d’une certaine façon il se vengeait de tous les immigrés du monde, à commencer par lui-même et par ceux de l’Asie du sud-est, mais aussi des Turcs et des Pakistanais britanniques, et des quatre autres artistes plasticiens. Et il tourne de l’autre côté, traverse comme s’il était seul, c’est comme cela qu’il traverse depuis des mois, sans tenir compte des craintes de Fernanda, qui le faisait toujours traverser quand il n’y avait personne, mais alors une voiture sombre tourne au coin de la rue, passe juste à côté de lui et renverse le porteur.
Il avait fait des études de droit pendant deux ans, et quoique recalé en droit pénal (ce qui servit de motif ou d’excuse pour abandonner cette voie), il sait qu’il porte une part de responsabilité dans l’incident et prend peur. L’homme du supermarché est étendu par terre, sur le bitume, au milieu des sacs et des achats répandus, et n’a pas l’air blessé. Deux hommes descendent de la voiture, l’un a une barbe et les cheveux longs, l’autre est aussi grand que Lekman et plus costaud. Sur la banquette arrière il y a deux femmes. Les types regardent le Chinois et lui demandent par signes s’il va bien. Puis ils regardent Lekman, se regardent, regardent l’autre à nouveau et lui proposent de le ramener. Soit le type ne comprend pas l’espagnol, soit il n’est capable de rentrer qu’en retournant sur ses pas, alors il dit non d’un geste de la main et de la tête, et s’en va.
Alors le barbu dit à Lekman qu’il peut monter, ils vont le ramener. Lekman ne répond pas, ne bouge pas, et le barbu redescend et lui dit de venir, il tente de le rassurer. « Ne t’inquiète pas », dit-il, il ouvre le coffre et y met certains des sacs du supermarché, tout ce qui n’a pas cassé. Lekman monte sans être tout à fait convaincu, comme si le plus important était de ne pas se séparer des courses. Il s’assied et ferme la porte sans cesser de regarder à travers la vitre dans la direction du porteur, qui s’éloigne dans l’autre sens, heureusement le bon.
En l’espace d’une seconde, lui qui se plaignait de la monotonie de sa vie en la considérant sous l’angle de ses dépenses, s’était soudain imaginé au poste de police. Il se calme un peu et décide de penser à autre chose. Il est assis sur la banquette arrière, un peu serré, à côté des deux filles. Il n’a pas eu l’occasion de les observer attentivement, mais il a une bonne intuition, elles portent une jupe courte et sentent bon. La voiture continue tout droit jusqu’au deuxième carrefour puis s’engage dans l’avenue vers le centre. Ce n’est que lorsqu’ils passent sous un pont que Lekman comprend qu’ils ne le ramènent pas chez lui. Il envisage de descendre à un feu rouge, mais dans ce cas il perdrait tout ce qu’il a dans le coffre, presque deux cents pesos de courses.
Ils arrivent devant un bar dans un quartier de bureaux. À côté de la porte du local il y a une femme en train de pleurer, ses mains lui couvrent le visage. Ils descendent au sous-sol par un escalier et s’installent dans les canapés. Il n’y a personne d’autre qu’eux dans le local qui semble d’une autre époque. La musique date d’il y a trois ou quatre ans. L’une des filles va aux toilettes et au bout d’un moment l’un des types, le costaud, l’y rejoint. Lekman l’imagine contre le mur, la jupe retroussée, les collants baissés, et lui, calant une jambe sur les cabinets. Mais la fille revient et glisse un mot à l’oreille de l’autre, une blonde avec des petits seins qui se soulèvent dans son corsage. Il avait imaginé que la blonde était avec l’autre type, mais elles repartent toutes deux aux toilettes et et lui se retrouve seul avec le barbu, chacun à une extrémité du canapé.
Il fait un geste de la main pour appeler la serveuse, c’est la femme qui pleurait dehors dix minutes plus tôt. Il commande un verre. La musique est mauvaise et le son, assez fort pour qu’il préfère l’écouter plutôt que parler. D’autant plus qu’il ne sait pas quoi dire. Il vide son verre presque d’un trait et se met à jouer avec la paille jusqu’à la déformer entièrement. Il commande un autre verre et le barbu lui dit que lui aussi en veut un. La serveuse dépose deux verres identiques, elle s’éloigne et ils gardent le silence. Lekman se met à retourner les sacs et les portefeuilles des autres. Le barbu demande ce qu’il se passe et il répond qu’il vient d’entendre un téléphone sonner. Ce doit être le tien, dit-il. L’autre sort son portable, le regarde, et dit non, ça n’est pas le sien. « C’est peut-être le tien, justement? » Mais Lekman n’a pas pris son portable. Alors je ne sais pas. « Pourtant, je suis sûr d’avoir entendu une sonnerie de téléphone ». Oui, ça arrive, répond-il à voix haute, près de son oreille, c’est comme si certaines notes de certaines chansons faisaient vibrer la neurone où ce son est enregistré.
Il avait appris à treize ans ce qu’était un harmonique. À cet âge-là il avait pas mal de préjugés et avait été surpris qu’un philosophe comme Pythagore ait pu étudier pendant son temps libre – c’est du moins ce qu’il supposait – le son qu’émet une corde selon sa longueur. Tout comme il avait été surpris que son professeur de musique, qui portait toujours des pantalons colorés et dont l’haleine sentait le thé, les biscuits mais aussi, comme il ne l’avait compris que plus tard, la marihuana, en sût beaucoup plus au sujet de Pythagore que cette anecdote sur l’harmonique qu’il devait raconter au moins une fois à chacun de ses élèves.
À ce souvenir, Lekman s’intéresse désormais à la conversation et demande ce qu’il en est des filles : est-ce qu’elles sont ensemble, est-ce que chacune est avec l’un d’eux? Le type se met à rire et lui dit qu’elles sont attachées de presse, deux presseuses, alors qu’eux sont journalistes. Ils sont en train de faire plus ample connaissance, dit-il, et il émet un rire gras. C’est un avantage en nature, vu ce qu’on nous paye… », et Lekman ne sait pas s’il s’est interrompu au milieu de sa phrase ou si sa plainte s’est noyée dans la musique avant de parvenir à ses oreilles.
Le barbu s’approche du mur, touche quelque chose derrière des rideaux et va sur la piste de danse qui, tout comme le reste du local, est vide, à l’exception de celui qui passe la musique dans un coin, un gars maigre aux cheveux longs. La boule à facettes se met à tourner. Il fait signe à Lekman de s’approcher, celui-ci commande encore un verre pour se donner une contenance, et le rejoint. La chanson qui passe manque de rythme, impossible de danser là-dessus, tout au plus peut-on tourner sur soi-même les bras sur le côté, à peine étendus, comme si tout le bar était une boîte à musique en mode mineur et aux piles usagées. Et puis, bien sûr, lui aussi aimerait bien être enfermé depuis vingt minutes dans les toilettes avec deux filles. Au lieu de quoi il avait manqué de provoquer la mort de quelqu’un, ensuite il avait bu trois fernets, et à présent il dansait avec un autre homme sur la piste d’un bar vide et sur une chanson de Morrisey.
Il faut qu’il parte: si les années passées avec Fernanda lui ont appris quelque chose, c’est bien à se méfier des journalistes. Pourtant le barbu a l’air sympathique. Il l’accompagne à la voiture, ouvre le coffre, lui donne ses sacs de courses et lui demande s’il ne veut pas qu’il le raccompagne, sûr? Lekman dit non, il lui serre la main et prend un taxi. Le trajet est long, les remarques que lui fait le chauffeur lui font un peu peur et par moments il fait semblant de dormir.
Il n’avait presque plus pris le taxi depuis qu’il s’était acheté la voiture, lorsqu’il avait décidé de s’occuper du terrain à la campagne à la mort de son père, finalement ça ne lui prenait pas trop de temps. L’agronome qu’il avait engagé lui avait dit que le lac avait accumulé tant de sédiments que l’excès de minéraux rendait toute germination « impossible et dangereuse ». Pendant un an on va rien pouvoir cultiver, mais à l’avenir il sera extrêmement fertile, avait-il dit, grâce au potassium. De toute façon, il continue d’y aller une fois par semaine, le jeudi. À chaque fois, il y passe la nuit et là-bas, se réveille à sept heures, c’est tard pour les paysans qui sont déjà réveillés à quatre heures et demi l’été, à cinq heures, cinq heures et demi l’hiver; il y a du givre tous les matins jusqu’à septembre, lorsqu’on sort de la maison ce sont des glaciers fondus qui brillent tels les soleils d’une lointaine dimension. Il vérifie que tout va bien, que les six paysans sont bien là, non qu’ils travaillent, puisqu’il n’y a rien à faire; mais au moins, qu’ils sont sur place pour que personne ne se mette à occuper le terrain, à s’installer dans leurs maisons, et il s’assure aussi que personne, ni voleur ni paysan, n’a rien volé, et que ces derniers ne sont pas soûls et ne font pas venir de femmes. En tout cas, pas quand il est là, car il en va de son autorité, le reste du temps, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, tant qu’ils ne volent pas et n’abîment pas. Mais il y a des fois où il y va, rentre et se rend compte qu’il n’a pas échangé un mot avec qui que ce soit, tout au plus quelques saluts de la main. Il se réveille devant chez lui. Il descend du taxi et dépose les sacs de courses sur le trottoir le temps de chercher la clé pour ouvrir la porte. Il monte dans l’ascenseur, pose à nouveau ses courses par terre, et s’appuie contre le mur, tout comme cette nuit-là avec Fernanda, dans ce même ascenseur. Elle était rentrée pour quelques jours. Elle devait rester deux semaines mais était finalement partie au bout de huit jours, et lui avait parlé pour la première fois de la possibilité de rester une seconde année, en disant qu’elle le ferait peut-être.
Malgré tout, les retrouvailles n’avaient pas été désagréables, pensa plus tard Lekman en dressant un bilan dans lequel l’épisode de l’ascenseur compensait d’autres moments où elle recevait des appels sur son portable britannique et revenait au bout de dix à quinze minutes. Un soir qu’ils regardaient un film blottis dans le lit, son portable sonna. Fernanda répondit et partit parler dans la cuisine, très exactement à l’autre bout du trois pièces de Lekman. Elle y resta pendant six minutes, qu’il passa pour sa part couché, dans le silence, la lumière éteinte et le film sur pause, arrêté sur le sourire déformé de l’un des acteurs. Au cinéma il n’y a pas d’instants parfaits, de tableaux, mais un effet de continuité, pensa Lekman au début, en regardant l’écran du téléviseur. Ensuite il pensa à d’autres choses, sans détacher son regard de l’écran. On n’entendait aucun bruit, pas même la voix de Fernanda, mais il savait qu’elle parlait au téléphone, qu’elle chuchotait en anglais, en se couvrant la bouche avec la main. Quand elle revint, le magnétoscope était passé automatiquement sur STOP. Elle se coucha dans le lit et lui dit, comme si de rien n’était, de remettre le film.
Ce qui est sûr, pense Lekman tandis qu’il pose les sacs de courses sur le plan de travail de la cuisine, c’est que s’il n’y avait pas eu l’histoire de son père, Fernanda ne serait pas revenue. Et depuis cette fois-là, ils n’ont pas reparlé de futures visites. En voyant les factures sur la table du salon, telles qu’il les avait laissées quelques heures auparavant, c’est comme s’il se réveillait d’un rêve, d’une nuit ou de plusieurs mois, et il l’appelle pour la première fois depuis longtemps.
Elle décroche à moitié endormie et demande s’il s’est passé quelque chose. S’il l’appelle pour une raison particulière. Il lui répond que non, qu’il avait juste envie de parler, il lui raconte ce qui s’est passé avec le garçon du supermarché, il ne comprend pas comment il a pu agir ainsi, si cruellement; l’épisode du bar, le chauffeur de taxi bizarre qui l’a ramené. L’un des journalistes m’a suivi dehors et a encore insisté pour me raccompagner. Un taxi arrivait à une vingtaine de mètres, lentement, et un autre derrière, libre aussi, mais roulant beaucoup plus vite. À tel point qu’il l’a dépassé et a pilé. C’était un modèle de voiture qu’il n’avait jamais vu auparavant. Le taxi qui arrivait derrière lui a freiné à la hauteur de celui qui venait de le dépasser, a insulté le chauffeur, lequel ne disait rien et regardait devant lui, jusqu’à ce que l’autre chauffeur se lasse et s’éloigne en maintenant la main sur le klaxon jusqu’au carrefour suivant. « Un soir comme celui-ci, on ne fait pas de cadeau », a-t-il dit tandis qu’il passait la première sitôt que l’autre atteignait le coin de la rue. Il aurait juré que c’était un paralytique et qu’il conduisait en actionnant des leviers avec les mains, dit Lekman. Il était assis à l’arrière à moitié endormi, et le présentateur d’une émission de radio nocturne a demandé dans quel volet d’une saga cinématographique se passait telle action et le chauffeur s’est retourné et a dit, surexcité: « Dans le trois, celui où on lui colle une bouteille d’oxygène pour lui faire avaler, ha, et ensuite ils lui tirent dessus, ici, boom, et il explose, ha ha… j’adore ce moment! » a dit le type, dit Lekman, et Fernanda rit et lui dit quelque chose à propos des chauffeurs de taxi londoniens.
Il lui demande alors si elle s’apprêtait à sortir, là-bas il doit être neuf heures du matin. Oui, neuf heures, mais elle dormait, dit Fernanda. Ah, mais bien sûr, aujourd’hui on est samedi, autrement à cette heure-ci en général tu es déjà en train de prendre ton petit-déjeuner. Et à peine a-t-il terminé sa phrase qu’il regrette de passer devant elle pour un maniaque qui connaît sa routine comme s’il la suivait tous les jours dans la rue. Cela n’a pas l’air de déranger Fernanda. Elle rit, encore ensommeillée, et lui dit de ne pas trop se fier aux factures, Starbucks, par exemple, elle n’y va pas très souvent, en général elle n’y prend pas son petit-déjeuner. Cela lui arrive de temps en temps, mais la plupart des reçus, c’est une amie roumaine, qui est serveuse dans l’une de leurs enseignes, qui les lui donne. Et comme ça elle les rajoute aux autres parce qu’à vrai dire, dit-elle, il y a des fois où je ne me souviens même pas comment j’ai dépensé l’argent, ou alors je perds les factures, tu sais que je suis tête-en-l’air pour ce genre de choses. Et Lekman sent quelque chose s’effondrer, dégringoler de quelque part, une phrase sans paroles qui roule le long de son corps.
Il retrouve son souffle et s’enquiert de son travail, ce qu’il n’avait presque jamais fait depuis tout ce temps, il s’en rend compte quand elle commence à lui raconter et que tous les noms ainsi que la plupart des mots qu’elle emploie lui sont inconnus. Il la laisse parler puis lui demande des nouvelles du Turc. Ça va, dit-elle, tout va bien. Il lui demande si elle le connaît personnellement. Oui, bien sûr, dit Fernanda, c’est pour cela que je suis venue, d’une certaine manière, pour cela et parce que l’université possède une bibliothèque très fournie et me donne toutes les facilités. Il lui demande comment il est, en vrai, et elle lui répond qu’elle ne saurait pas dire.
Il se rappelle la façon dont elle l’a abordé: le premier entretien, comment ils se sont revus à plusieurs expositions, à des rencontres, à des ateliers. De l’un d’entre eux ils étaient partis ensemble manger, il était tard, une heure et demi du matin, et il l’avait emmenée dans une cantine de chauffeurs de taxis. Il s’était dit que cela lui faisait perdre toutes ses chances avec elle, mais il l’y avait emmenée quand-même, un peu pour la tester, en partie aussi parce qu’il avait faim et que quand il a faim il est de mauvaise humeur. Et elle l’avait abreuvé de théories sur l’art, de réflexions sur son œuvre, avec des approches et des clés nouvelles qui permettaient de comprendre les travaux d’autres artistes et de considérer comme tels bien des personnes que Lekman, qui était assez conservateur, peut-être à cause de sa formation autodidacte, méprisait jusqu’alors.
Il raccroche et s’allonge dans son lit: il n’arrive pas à s’endormir. Il se lève, retire ses vêtements. Le tee-shirt qu’il a porté toute la journée, depuis ce matin à la campagne, c’est Juana qui le lui avait offert il y a au moins dix ans. Pourtant il est toujours en bon état, gisant sur le téléviseur sous un pantalon avec des traces de boue sur l’ourlet. Il est couché les yeux ouverts. Il met de la musique et se recouche. Deux fois il sursaute en croyant entendre le téléphone sonner; c’est peut-être Fernanda qui veut encore parler ou bien, il ne sait pas pourquoi il y pense, Juana.
Il n’arrive toujours pas à s’endormir. Il prend une douche et remet les mêmes vêtements que la veille. Il va dans la cuisine et range les courses, vide les sacs. Les six œufs qu’il a achetés sont cassés. Il ouvre l’emballage en carton humide et visqueux et voit des taches rouges, du sang au milieu du liquide épais, mélange de jaune, de blanc et de quelques plumes. La poule de la ferme. Il met l’eau à chauffer. Il s’apprête à faire du café puis se rend compte qu’il a oublié d’en acheter. Le moteur du frigo s’éteint seul et on n’entend plus que le tic-tac de l’horloge au-dessus de la porte de la cuisine. Il est neuf heures moins le quart. À cette heure-ci, Fernanda a sûrement déjà déjeuné, en tout cas elle est levée.
À neuf heures cinq il est devant la porte du supermarché, lequel, comme on est samedi, n’ouvre qu’à dix heures. Il s’assied sur le rebord pour attendre, mais aussitôt se relève et va jusqu’à l’hôpital public le plus proche, quatre pâtés de maison plus loin. Il demande à l’accueil si un patient oriental a été hospitalisé la veille, en début de soirée. L’infirmière lui répond qu’elle ne saurait pas dire, « p’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non ». Une autre infirmière, assise derrière le guichet lui dit qu’hier elle remplaçait une collègue de l’équipe de nuit, et qu’elle a entendu parler d’un type qui était arrivé tout seul, à pied, vers huit ou neuf heures. Il n’avait rien de grave, mais le médecin qui l’a examiné lui a recommandé de passer la nuit en observation. Et lorsqu’on a voulu enregistrer son identité et ses coordonnées, il s’est enfui, c’était sûrement un sans-papiers ou alors il ne se sentait pas si mal que ça. Tandis qu’elle descend les escaliers, les yeux de Lekman se troublent, peut-être à cause du mélange d’anesthésiant et de désinfectant qu’on respire.
Devant la porte du supermarché les employés commencent à s’attrouper en attendant le responsable qui a la clé. Il a peur qu’on le reconnaisse s’il reste immobile devant eux et part faire un tour. Lorsqu’il revient c’est enfin ouvert. Il prend un petit paquet de biscuits, du lait, et un paquet de café de cinq cent grammes. La caissière est la même que la veille au soir et en lui rendant la monnaie elle le salue d’un bonjour impersonnel. Mais lui ne la quitte pas des yeux et lui demande si tout va bien. Elle dit oui, mais il n’est pas rassuré, il se rapproche un peu d’elle et lui redemande si tout va bien, si elle est sûre, à présent en couvrant tout le supermarché d’un regard qui va se perdre dans la porte du fond qui donne sur l’arrière-boutique. Aucun problème, monsieur, répond-elle, un peu agacée par son insistance.

* El primer capítulo de Frío en Alaska traducido al francés por Aurore Perrin. Publicado por la revista digital Retors como parte de un dossier sobre cuento contemporáneo argentino. Disponible online

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